A l’heure ou nos écrans nous bombardent de pubs pour nous inciter à faire des prompts pour générer des images, vidéos ou silhouettes, créées par l’IA, le Palais Galliera inaugure avec un certain à propos, une série d’expositions consacrées aux savoir-faire. Au cours de trois expositions successives, qui abordent les métiers et techniques de la mode sous différents angles, le musée met en lumière la richesse de ses collections et propose un nouveau regard sur l’histoire de la mode du XVIIIe siècle à nos jours.
Actuellement, la première exposition est consacrée aux savoir-faire de l’ornementation. Au delà de la dentelle, bien connue, ce sont le tissage, l’impression, la broderie, l’art des fleurs artificielles, qui permettent d’ennoblir et de décorer vêtements et accessoires, qui composent cette exposition. Ces techniques sont abordées à travers le thème de la fleur, motif incontournable dans l’art du textile et la mode depuis le XVIIIe siècle. Ses multiples déclinaisons permettent d’apprécier les jeux de matières, le traitement des couleurs, des volumes, ou le placement des motifs qu’il inspire au gré des saisons.
Du textile broché d’un gilet du XVIIIe siècle à l’impression au laser d’un ensemble Balenciaga, d’une dentelle de Chantilly au camélia de Gabrielle Chanel, l’exposition met en avant la grande variété des techniques, tout en interrogeant leur symbolique et leurs usages.

Palais Gallièra , le centre des expositions mode à Paris
Palais Galliera, musée de la Mode de Paris, 10 Avenue Pierre Ier de Serbie, 75116 Paris

Un travail d’orfèvre qui fait resurgir le nom de maisons peu souvent mises en valeur

Pour découvrir toutes ces oeuvres, fruit d’un travail d’orfèvre de la main et de la machine, il faut descendre dans la galerie Chanel ou se déroule l’exposition, avec cette ambiance particulière procurées par ces endroits qui ressemblent à des passages secrets. Ce sous-sol aux lumières tamisées sont riches de plus de 350 oeuvres (vêtements, accessoires, photographies, arts graphiques, échantillons, outils…), qui forment un parcours constitué à la fois par des créations de maisons de haute couture et des pièces de jeunes créateurs, dont certaines spécialement réalisées pour l’exposition. Des échantillons de textiles et des tables équipées de loupes invitent le public à observer, scruter et contempler les oeuvres pour comprendre la complexité des gestes qui se cachent derrière chaque création – l’occasion unique de plonger au coeur des savoir-faire de la mode et de leur donner plus de visibilité.
On fait ainsi connaissance avec les auteurs de ces savoir-faire souvent oubliés ou effacés derrière le nom prestigieux d’un couturier. Qu’il s’agisse de maisons historiques telles que Lesage ou Hurel, de nouvelles figures contemporaines comme Baqué Molinié ou Aurélia Leblanc, l’exposition revient sur les métiers souvent méconnus de la mode : créateur textile, brodeur, plumassier, parurier floral, qui ont fait de Paris, capitale cosmopolite, un territoire privilégié de ces savoir-faire d’exception, sans cesse renouvelés.

Christian Dior et André Brossin de Méré
Balenciaga
Christian Dior et Rébé
Balenciaga et Rébé
Robes du soir – 20 ème siècle dont un modèle de Paul Poiret
Atelier Montex

Le pouvoir de l’esprit et de la main

Déja en 1981, Madeleine Delpierre, première directrice du Musée de la Mode et du Costume, présentait au Palais Galliera une exposition « La Mode et ses métiers du XVIIIe siècle à nos jours ». Cette manifestation innovait en révélant la diversité des actrices et acteurs de la mode parisienne, en étudiant leurs activités et interactions sous un angle économique, social et artistique. Cette patrimonialisation des savoir-faire s’inscrivait, dès lors, dans l’histoire du musée.
Aujourd’hui, le Palais Galliera, musée de la Mode de Paris, souhaite non seulement faire la démonstration de la richesse et de la diversité de ses collections du XVIIIe siècle à nos jours, mais aussi encourager le public à regarder plus en détail les oeuvres, les observer, et s’interroger sur les artisans et les artistes qui ont contribué à leur réalisation, que ce soit à
travers le travail de la main ou la maîtrise de la machine.
Lorsque l’on regarde aujourd’hui un modèle, on s’arrête trop vite uniquement sur le nom inscrit sur l’étiquette. Mais il faut les imaginer ces nombreuses étapes qui ont précédé la finalisation du vêtement, les nombreuses heures et la maitrise du geste de la main pour arriver aux résultats des broderies, dentelle, plume, liseré, affichés, qui sont un réel travail d’orfèvrerie, qui ont certes un coût, mais redonnent un sens au travail de la main.
Discrets, parfois méconnus, les métiers de la mode sont pourtant à Paris particulièrement nombreux, implantés au coeur des quartiers selon leur spécialité. Les considérer individuellement offre de nouvelles perspectives aux récits si familiers de l’histoire de la mode – un même coup de crayon, une même affinité pour le motif ou la matière pouvant ressurgir, au gré des dialogues créatifs avec un même artisan, chez différents créateurs.
À les voir ainsi juxtaposés dans cette galerie, une autre constante se dégage : au cours des siècles, artisans et fournisseurs, loin d’être de simples exécutants, innovent perpétuellement à la fois techniquement et créativement. D’une connaissance précise de leur métier naît aussi leur faculté de se réinventer, en s’adaptant au contemporain sans en oublier l’histoire.

Aurélia Leblanc
Exemple de fleurs
Eventails en dentelle
La dentelle par Lefébure
Un dessin, la première étape pour concrétiser l’idée !

L’irrésistible envie de se parer et de suivre l’humeur et l’ambiance des saisons s’applique à toutes et tous, depuis le XVIIIe siècle, en Europe. L’exposition nous dévoile ainsi une histoire passionnante qui nous montre que le tissage est apparu au moins 7 000 ans avant notre ère et s’accompagne d’autres procédés qui enrichissent les textiles : le liseré ajoute des fils colorés ou métalliques, le lancé crée des motifs flottants et le broché forme des décors en relief. L’invention du métier Jacquard en 1801 à Lyon, capitale de la soie, révolutionne le tissage. Outre l’automatisation du travail, elle permet la réalisation de motifs complexes, produisant en quantité des étoffes aux allures de compositions florales. La broderie, elle, est le premier exemple connu – des vêtements ornés de perles d’ivoire ont été découverts en Russie – qui remonte à 34 000 ans avant notre ère, sublime les étoffes et les transforme en surfaces vibrantes où la lumière joue avec la matière. Elle peut être considérée comme un langage qui est présent dans toutes les cultures bien avant l’écriture,

Chaque arche des galeries souterraines du musée nous permettent de se pencher sur le travail de précision d’orfèvres/artisans comme :

  • Andrée Brossin de Méré : De 1946 aux années 1980, Andrée Brossin de Méré (1915-1987) révolutionne le textile destiné à la haute couture par ses créations pop et sophistiquées.
  • Aurélia Leblanc : Formée à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, Aurélia Leblanc est une créatrice textile spécialisée dans le tissage mais aussi dans l’impression, la sérigraphie et la broderie qui travaille pour la haute couture, la décoration et l’art. Grand prix de la création de la Ville de Paris en 2017, elle imagine des matières nouvelles et éthiques intégrant des éléments végétaux. J’avais déjà eu le plaisir de croiser la designer à ses débuts, lors des JEMA en 2018.
  • Maison Vermeulen : Fondée en 2014 par Julien Vermeulen, la Maison Vermeulen incarne une vision réinventée de la plumasserie et transforme la plume d’ornement en véritable matière artistique.
  • Lemarié : Fondée en 1880, la maison Lemarié cultive une pluralité de savoir-faire rares. En complément de la plumasserie, métier historique de la maison, l’art de la fleur se développe dès les années 1950. Si Lemarié est déjà partenaire des grands couturiers de l’époque, c’est la rencontre avec Gabrielle Chanel, au début des années 1960, qui marque un tournant décisif dans son activité de fleuriste, avec la fabrication de l’iconique camélia, depuis sans cesse renouvelé au fil des collections.
  • Lefébure : De 1829 à 1932, la Maison Lefébure a marqué l’art de la dentelle de Bayeux par la qualité et la diversité exceptionnelles de sa production, tant à l’aiguille qu’aux fuseaux. Les innovations techniques et artistiques de la fabrique lui valent de multiples prix internationaux, des commandes prestigieuses lui assurent une renommée européenne.
  • Elena Kanagy-Loux : Descendante de la communauté des Amish, Elena Kanagy-Loux grandit entre les États-Unis et le Japon, imprégnée tant par l’artisanat traditionnel mennonite que par la culture do-it-yourself japonaise. Cette double influence forge sa vision unique de la dentelle.
  • Desrues : En 1929, la maison Desrues ouvre ses portes rue Amelot, à Paris. Dès ses débuts, son fondateur, le parurier Georges Desrues, propose boutons et bijoux aux grandes maisons de la mode parisienne afin d’accessoiriser leurs collections.
  • François Hugo : François Hugo (1899-1981), arrière-petit-fils de Victor Hugo, est avant tout connu comme l’orfèvre des plus grands artistes, Jean Cocteau, Max Ernst, Pablo Picasso, Jean Arp ou encore André Derain, pour lesquels il réalisa bijoux, sculptures, plats.
  • Goossens : Fils d’un fondeur en bronze, Robert Goossens (1927-2016) fonde sa maison d’orfèvrerie en 1950 dans le quartier du Marais, à Paris. Après avoir travaillé comme parurier pour des maisons de mode telles que Balenciaga, il rencontre, en 1953, Gabrielle Chanel. Ce moment marque un tournant décisif dans sa carrière.
  • Roger Scémama : L’art du parurier s’exprime dans la réalisation de bijoux haute couture pour laquelle la créativité sans limite se libère des contraintes de la joaillerie, soumise à la valeur élevée des matériaux. Il se distingue également du bijou fantaisie, à visée plus commerciale, dont la facture est généralement moins élaborée.
  • Rébé : Fondé en 1907 par René Bégué (1887-1987) et son épouse Andrée, l’atelier parisien Rébé se fait connaître du grand public grâce à ses collaborations avec de prestigieuses maisons de couture telles que Poiret, Balenciaga, Dior ou Givenchy. La finesse de ses décors floraux et ses techniques innovantes participent également à sa renommée.
  • Hurel : Fondé en 1870, Hurel demeure le plus ancien atelier de broderie français en activité, dirigé depuis cinq générations par la même famille. Depuis ses débuts dans le Sentier, épicentre parisien des fournisseurs de la mode, jusqu’à son installation actuelle sur les hauteurs de Belleville, Hurel perpétue des techniques traditionnelles de broderie, indissociables de l’histoire du textile et des maisons de couture françaises.
  • Lesage : En 1924, Albert et Marie-Louise Lesage reprennent, dans le 9e arrondissement de Paris, l’atelier du brodeur Michonet, vraisemblablement fondé en 1868 et fournisseur de pionniers de la haute couture tels que Vionnet, Worth ou Paquin. Marie-Louise, alors responsable des broderies chez Vionnet, introduit de nouvelles techniques (vermicelle droit fil, ombré) dont les motifs novateurs font rapidement la réputation de la maison Lesage.
  • Atelier Montex : Dès sa fondation en 1949, l’atelier de broderie Montex propose des pièces haut de gamme, réalisant des tissus brodés au mètre pour les maisons de couture parisiennes. La maison perpétue tout en les renouvelant les codes des savoir-faire de la broderie, à l’aiguille ou bien au crochet de Lunéville. Aujourd’hui encore, c’est ce regard novateur et audacieux qui lui confère sa singularité et lui permet de s’inscrire dans nombre d’univers créatifs, de la couture aux arts visuels.
  • Baqué Molinié : En 2011, Laetitia Baqué et Victor Molinié, diplômés de l’école Duperré, décident de s’associer dans un projet artistique valorisant la broderie et l’innovation textile. Animés par la curiosité et le désir d’associer leurs savoir-faire, ils visitent de nombreux ateliers de broderie, en France et en Inde, et y découvrent des procédés créatifs et techniques.

Il faut souligner que plusieurs de ces sociétés d’exceptions [ Atelier Montex – Desrues – Goossens – Lemarié – Lesage ] sont aujourd’hui des résidents du 19M, résidence d’une communauté de près de 700 artisans et collaborateurs dont l’excellence est chaque jour mise au service de la vision des créateurs. Le19M réaffirme la place de Paris comme centre névralgique de la création et appartient à Chanel.

Palais Gallièra , le centre des expositions mode à Paris
Palais Galliera, musée de la Mode de Paris, 10 Avenue Pierre Ier de Serbie, 75116 Paris

Une exposition qui sera suivie de 2 autres opus

Face à la multitude des techniques et métiers, l’exposition met en lumière, pour ce premier volet – deux autres suivront – les savoir-faire de l’ornementation : tissage, teinture et impression, broderie, fleurs artificielles et dentelle, tous déclinés autour d’un seul et même thème : la fleur. Il s’agit ainsi de démontrer la variété des techniques, des ennoblissements,
les jeux de matières, le traitement de la couleur, des volumes… autant de déclinaisons ingénieuses et créatives du motif floral, omniprésent dans la mode et les arts décoratifs depuis plus de trois siècles.

Cette nouvelle exposition s’inscrit dans la continuité des précédentes présentations du Palais Galliera, tout en affirmant une identité visuelle propre, inspirée par la richesse et la diversité des techniques d’ornementation. Pensée comme un parcours à la fois thématique et sensible, elle met en lumière la beauté du geste, la précision du détail et le dialogue entre tradition et innovation.

  • Exposition « TISSER, BRODER, SUBLIMER Les savoir-faire de la mode » : 14 mars au 12 juillet 2026- Palais Galliera, musée de la Mode de Paris 10, Avenue Pierre Ier de Serbie 75116 Paris

Compléter cette exposition par celle consacrée à la mode du 18 ème siècle

Une autre exposition se déroule en parralèle qui s’intitule « La mode du 18e siècle. Un héritage fantasmé » . L’objectif est de présenter les caractéristiques de la mode féminine au siècle des Lumières et ses nombreuses réinterprétations à travers l’histoire de la mode jusqu’à aujourd’hui. Souvent perçu comme un siècle lointain, voire poussiéreux, le 18e siècle constitue pourtant une étape majeure dans l’évolution des apparences féminines qui influencent encore à ce jour le monde de la mode et la culture populaire.
Marqué par une effervescence créative sans précédent, le 18e siècle se distingue par la diversité des silhouettes, la richesse des étoffes et l’exubérance des parures ainsi que des coiffures. Il signe également la fin d’un modèle vestimentaire féminin hérité des siècles précédents, ouvrant la voie à une nouvelle conception du corps et de l’apparence.

  • Exposition « La mode du 18e siècle. Un héritage fantasmé » : Du 14 mars au 12 juillet 2026 – Palais Galliera, musée de la Mode de Paris 10, Avenue Pierre Ier de Serbie 75116 Paris
Palais Gallièra , le centre des expositions mode à Paris
Palais Galliera, musée de la Mode de Paris, 10 Avenue Pierre Ier de Serbie, 75116 Paris

Un patrimoine consacré à la mode

Les collections du Palais Galliera, dont l’origine remonte au don fondateur de la Société de l’histoire du costume en 1920, comptent aujourd’hui près de 200 000 oeuvres. Depuis plus d’un siècle, elles sont sans cesse enrichies grâce aux nombreux dons et acquisitions. L’histoire des collections se traduit par une représentation plus forte des garde-robes féminines, provenant généralement des classes sociales les plus aisées. Toutefois, les vêtements et accessoires des hommes, des enfants et des classes plus populaires sont également conservés et présentés le plus souvent possible. Cet ensemble très riche, on rappelle que la Fondation Alaïa en possède de son coté 20 000 modèles, permet de donner une vision holistique de la mode, sans oublier que le lieu accueille bien évidemment des créateurs actuels et contemporains, comme Rick Owens par exemple ou encore Stephen Jones, mais aussi la Semaine des Autres Modes.

Le musée travaille également à concevoir des expositions qui nécessitent un usage modéré de nouvelles ressources. L’exposition actuelle a été conçue dans une démarche d’éco-responsabilité visant à réduire l’impact environnemental du projet, avec un objectif de réemploi et de réadaptation de 95% de la scénographie. Une part importante des matériaux scénographiques provient du réemploi d’éléments issus d’expositions précédentes, dans un souci de durabilité et de sobriété. Cette approche respectueuse des ressources accompagne l’ensemble du dispositif, de la conception à la mise en oeuvre, pour que l’exposition puisse vivre ses futures rotations sereinement, sans modifications majeures.
Scénographie : Sandra Courtine, CIEL architectes.



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