Du 1er au 7 décembre dernier la Circular Fashion Week à Lille a proposé une semaine entièrement consacrée à la mode circulaire et à la création responsable. Rythmée par des défilés, notamment dans un TGV, Paris-Lille, cette semaine a été composée de nombreux événements, forum professionnel, marché de créateurs et des ateliers, afin d’informer, inspirer et fédérer tous les acteurs et citoyens engagés pour une mode plus durable.
Ce fut l’occasion de découvrir ou de retrouver des acteurs et des entreprises engagées, qui ont présenté leurs créations et leurs solutions, lors des différentes journées et notamment le vendredi 5/12, à laquelle j’étais présent.
Des solutions et des marques à suivre en 2026 et à intégrer dans ses meilleures résolutions, celles qui ne s’évaporent pas le 15 du mois.

Une semaine qui a montré l’ampleur de l’enjeu concernant
l’économie circulaire
Malgré des résistances structurelles, le potentiel de transformation de la filière textile est colossal. Il est possible d’allonger la durée de vie des vêtements grâce à l’écoconception, à la réparation et à la réutilisation, d’accroître l’usage des matériaux recyclés, des fibres naturelles ou régénérées, de localiser et tracer les chaînes de production, de développer le recyclage en boucle ouverte ou fermée, et d’explorer de nouveaux modèles d’affaires tels que la location, la consigne ou la revente.
L’étude de la Fédération de la Mode Circulaire (2025) présente à Lille, bien sûr, sur ce thème, met en évidence les effets positifs du déploiement des stratégies d’économie circulaire en Europe dont trois tendances se dégagent :
- Le retour en force de la réparation, modernisée et soutenue par les acteurs de la tech et l’efficacité du “Bonus Réparation”
- Le dynamisme du marché du réemploi, avec une croissance de 215% sur dix ans, contre 24% pour le marché du neuf
- Les progrès du recyclage, avec la projection d’une capacité multipliée par trois d’ici 2030, des techniques améliorées et un potentiel de plus de 8 000 emplois à créer.
En Hauts-de-France, une étude prospective de l’ADEME souligne que le développement de l’économie circulaire pourrait réduire l’usage de ressources non naturelles, diminuer les déchets grâce au recyclage, favoriser la réutilisation et la seconde main, et promouvoir l’usage de matières naturelles locales comme le lin. Ces évolutions devraient générer des emplois principalement dans les métiers du tri, de la collecte et du recyclage.


Dans un contexte difficile, ou la plateforme chinoise SH… continue de deverser ses produits de mauvaise qualité, que la loi de lutte contre l’ultra fast-fashion a été adoptée au Sénat, mais est partie dans le périple incertain d’une commission mixte paritaire, certains acteurs que l’on pouvait rencontrer dans cet immense hall de la Chambre de Commerce de Lille, montrent que, grâce à cet événement inédit qui a conjugué, enjeux culturels, économiques, artisanaux et industriels, des solutions sont déjà présentes sur le terrain.
Voici une présentation rapide de quelques acteurs rencontrés, sur lesquels, je reviendrais plus en détails dans les prochaines semaines en fonction des événements et actualités de chacun.
Revive Circular Lab
Revive Circular Lab propose des solutions créatives et circulaires pour transformer les invendus des marques. L’entreprise des Hauts de France présente notamment l’exemple de sa collaboration avec la marque de surgelés PIcard. La solution mise en place permet de récupérer des anciens sacs de la marque pour faire des vestes destinées aux sans-abris ou également des sacs pochettes que la marque peut donner en tant que goodies.
Revive Circular Lab est positionnée sur le marché du B2B et apporte conseil et solution de production en s’appuyant sur des ateliers d’insertion pour la production. Elle manage en interne le patronage et le prototypage pour montrer de manière concrête que repartir de l’existant permet de préserver les ressources de la planète sans négliger le style.

Feat Coop
Feat Coop était également présent à Lille, cette entreprise propose aux créateurs de mode et aux professionnels qui veulent proposer une mode durable, un important choix de tissus issus d’invendus ou de stocks dormants, dont certains points le rendent particulièrement vertueux et intéressant . Elle a ouvert un nouveau show room à Paris.
L’entreprise est constituée sous la forme d’une coopérative et gère ses relations avec ses fournisseurs également à travers le prisme d’une gestion coopérative (ce n’est pas qu’un soldeur qui récupère des « stocks d’invendus »). Elle ne travaille qu’avec des fournisseurs français pouvant ainsi aller très loin dans la tracabilité, car les critères de sélection incluent les étapes Made in France au niveau du tissage, du tricotage et de l’ennoblissement, afin de valoriser les savoir-faire des territoires français et on peut se procurer du tissu à partir de 3 m.
La marque est à suivre sur son nouveau compte instagram : https://www.instagram.com/featcoop_new/

SAO Textile
Marine Olacia, la fondatrice de SAO Textile avait fait le voyage depuis la méditerranée. Son but est de faire évoluer la chaîne de valeur française avec sa solution et de repartir d’un existant méditerranéen, les filets de pêche abandonnés, pour recréer un fil. Sa démarche est efficace aux 2 extrémités du process, car d’un coté, son sourcing local aide les pêcheurs qui n’ont pas de solutions pour recycler ces métrages de filet et de l’autre coté, la proposition d’un fil à l’empreinte carbone faible, qui ne pollue plus le fond des mers et possède des caractéristiques intrinsèques intéressantes pour différents secteurs.

La fabrique d’Arakné
La Fabrique d’Arakné est un atelier textile professionnel basé à Nantes. Il rassemble un collectif d’artisanes et d’expertes du textile, les Fabettes, qui se passionne pour le réemploi et la fabrication textile responsable. Présente sur le marché du B2B, elle propose ses services en tant que bureau d’études et production responsable pour mettre en place des circuits d’économie circulaire vertueux.
Nantes est une ville très impliquée sur ce sujet. On avait pu suivre les Fashion Green Days en 2023 et cette ville qui s’étend sur les rives de la Loire a récupéré les compétences de L’Unique Façon, présente aussi à Lille lors de l’événement et que j’avais eu le plaisir de rencontrer quand sa fondatrice opérait à Paris 13.



Kolmé
Voila une jeune marque qui se retrouve au centre de l’économie circulaire. Kolmé est une marque lancée par Laura qui lui a donné un nom d’origine de la Finlande, pays ou elle a passé 4 ans. Ce nom signifie 3 en finnois. C’est le nombre d’étapes du vêtement lorsqu’il rencontre son nouveau propriétaire. Elle vise la clientèle des particuliers avec une mode au profil unisexe, mais qui a conservé les attributs de la féminité. J’avais eu le plaisir de rencontrer cette marque au Who’s Next et discuter avec la fondatrice qui s’occupe de la conception, du design et de la fabrication des pièces uniques et qui travaille avec un petit atelier pour les petites séries. Elle a un joli talent à imaginer des pièces contemporaines en partant d’uniformes qu’elle rééxploite, que ceux-ci soient des pantalons de chantier, des vêtements professionnels en provenance de l’hotellerie ou du médical. Une marque sur laquelle je reviendrais prochainement.


l’Eco-Conception, une phase importante !
Dans un contexte complexe et en constante évolution pour la filière textile — marqué par la concurrence de l’ultra
fast-fashion, les liquidations d’enseignes historiques, l’émergence d’un projet de loi anti-fast fashion et les nouveaux objectifs de réemploi et de réparation, la Circular Fashion Week ambitionnait de réunir des d’acteurs de la filière textile et de l’économie circulaire et de créer des points de friction positifs qui permettaient de découvrir parmi les solutions innovantes, celle de l’éco-conception.
Ainsi au cours de la matinée s’est déroulée une conférence sur « Eco-conception & Expérience du Minimal Waste Design », avec les intervenant·es suivant.es:
→ Mylène L’Orguilloux, Consultante spécialiste du Minimal Waste Design – Use Up et Re.Formons Nous
→ Léa Minnaert, Chef de projet Minimal Waste Design chez Decathlon
→ Diane Barbier, Éco-designer
→François Humbert, Coordinateur structuration filières /écoconception, ADEME Hauts-de-France

La conférence s’est déroulée dans une grande salle avec de superbes frises, un espace proposé par la Chambre de Commerce de Lille qui en lui-même montrait combien il est important de préserver les créations du passé et d’en faire qui puisse durer. Le sujet de cette conférence sera traité plus en détail ultérieurement, mais l’idée de base évoquée est que, puisque on sait aujourd’hui que 80 % de l’empreinte carbone environnementale concerne l’étape de la fabrication de la matière et que souvent les chutes des coupes sont brûlées, l’éco conception qui vient en amont, à un rôle important à jouer, notamment grâce au Minimal Waste Design dont Mylène L’Orguilloux est une des principales représentantes en France et à une solution comme Use Up développée par Nigel Baldacchino et Diandra Bon qui en associant conception et technologie permet de réduire la matière consommée et les pertes en production.


Des débats de fond sur fond de surconsommation
Une autre conférence qui faisait partie du riche programme de cette Circular Fashion Week était intitulée « Entre addiction et sobriété : comprendre les paradoxes de notre société de consommation ».
Avec les Intervenant·es :
→ Pierre Galio, Chef du service consommation responsable, ADEME
→ Maud Sarda, Co-fondatrice et Directrice Générale de Label Emmaus
→ Maud Herbert, Professeur des Universités, co-fondatrice de la Chaire Tex&Care
→ Marguerite Dorangeon, CEO Clear Fashion
Modératrice : Hortense de Montalivet, journaliste politique-société, spécialiste des questions de circularité, de réemploi et de seconde main

Difficile d’avancer sur ce terrain de la consommation en parlant de sobriété et en faisant bien attention d’éviter certains mots qui fachent comme celui de décroissance, car notre modèle économique à du mal à comprendre et accepter cette valeur. La modératrice à lancé le débat en évoquant le principe des limites planétaires dont les derniers résultats indiquent que 7 sur 9 ont été atteintes.
La consommation de vêtements fait toujours partie des postes de dépenses importantes, car en 2024 on a comptabilisé 42 vêtements achetés par français et par an, une addiction à la consommation textile un peu plus forte chez la femme que chez l’homme. La consommation s’appuie sur la mise à disposition de produits peu chers, proposés par les plateformes d’ultra fast fashion chinoises et de la seconde main avec la présence en tête dans cette catégorie de Vinted.
La Chaire Tex&Care lancée en 2022, a développé son Observatoire de la Mode Circulaire afin de comprendre les comportements de consommation en lien avec nos vêtements. Son étude sur un panel de 1000 personnes représentatif de la population française et de leurs habitudes de consommation a été réitérée en 2025 et les premiers résultats on été communiqué à l’occasion de cette conférence. On constate des phénomènes de recherche compulsive avec une répétition des comportements sollicités par les actions marketing des marques et le fait que 45 % des personnes privilégient les petits prix, même si la qualité est moindre.
L’abondance s’est transformée en un phénomène d’accumulation qui nécessite une régulation, celle-ci pouvant incluer la publicité. L’ADEME a réagit en parlant de l’expérience menée avec 20 foyers pour les aider à reprendre en main leur consommation. Cela s’est avéré très douloureux car le phénomène d’impulsion est fort et on constate que le consommateur fait souvent le grand écart entre son idée de modérer sa consommation et sa capacité à renoncer aux sollicitations d’acheter. L’idée est d’accentuer la communication de l’impact des vêtements sur l’environnement afin de sensibiliser les acheteurs.

Cette difficulté à réprimer sa consommation en acte, malgré un discours qui se veut conscient des enjeux climatiques, peut être rapprochée avec l’indice lancé par Bain&Co, le SayDo Gap. A la fois orienté vers l’analyse des comportements grand public (mais datant de 2022), mais aussi ciblé vers les CEOs (2025), on constate que la réalité terrain à tendance à privilégier le résultat à court terme au détriment d’une évolution favorable à la préservation des ressources de la planète.
Le Label Emmaüs est actif depuis 9 ans. Sa présidente à évoqué la grosse concurrence qu’il y a aujourd’hui dans ce secteur de la seconde main avec Vinted et les produits de fast-fashion, de moins bonne qualité. L’association est quand même obligée de faire des actions promotionnelles, avec des braderies, mises en place tout les trois mois soutenue par une communication qui se veut plaidoyer, mais pas marketing.
Il s’agissait aussi pour la présidente de montrer l’importance de l’ESS dans le paysage économique français. L’ESS fait 14 % de l’emploi privé mais ne reçoit que 7 % des subventions. Leurs actions dans le secteur de la vente textile de seconde main est imagée par cette action d’éponger l’eau qui fuit, mais qui ne sert à rien, si on ne ferme pas le robinet (de la fast-fashion et de sa version ultra). Elle rappelle également que donner c’est sortir de la marchandisation. Et dans la continuité de cette idée elle a rappellé les fondamentaux de son association :
- Une grille de salaire qui va de 1 à 3,
- Pas de dividendes,
- Objectif de créer des écoles pour aider les personnes éloignées de l’emploi
Elle regrette que ce type d’activité, n’ai pas de partenariat avec Colissimo par exemple, alors que La Poste en a passé un avec … une plateforme chinoise, tout comme le fait que le monde de l’ESS n’a pas d’accès particulier aux grands médias comme la TV ou la radio et ne bénéficie pas d’une fiscalité ou d’une TVA solidaire.
La seconde main mise en avant par un acteur comme le Label Emmaüs, est une démarche salutaire. Comme le souligne l’intervenante de Tex&Care, c’est une alternative à une approche volumique et elle peut être pratiquée par tous. L’ADEME souligne en lien avec ce fait, que malgré tout on constate que l’on revend désormais en seconde main des articles textiles à 20 ou 30 % de la durée de l’usage du produit, privilégiant ainsi une surconsommation. Cela va donner un atout supplémentaire à l’affichage environnemental qui aura un rôle pour expliquer l’impact du vêtement et inciter à faire durer l’usage du produit acheté.
Aujourd’hui, les études menées par l’organisme sur plus de 500 marques montrent que 53 % des caractéristiques green sont non fondées. Leur guide permet de mieux connaitre les astuces des marques pour améliorer de manière factice leurs images. L’affichage environnemental va être un premier pas pour accompagner les marques qui souhaiteront réellement se démarquer grâce à ce nouvel indice et a son code couleur.
Le débat s’ouvrait au-delà des indices, loi et technique de commercialisation, sur des points de vue plus sociétaux comme :
- Il faut valoriser la sobriété et sortir d’un débat binaire entre le tout avoir et ne rien posséder.
- La notion de confort matériel est à revoir et cela devient un sujet de société.
- L’économie circulaire doit être locale pour être plus efficace.
